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Anthologie de la poésie polonaise



l'Année de Jerzy Giedroyc l'Année 1956

02.09.2010

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WITOLD WOJTKIEWICZ
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Peintre, dessinateur et illustrateur, un artiste éminent de La Jeune Pologne (Art Nouveau polonais), représentant d’un expressionnisme et d’un symbolisme précoces. Né en 1879 à Varsovie, il y meurt en 1909.

formation et carrière

En 1898 Wojtkiewicz entre à l’Ecole du Dessin de Varsovie, il y étudie avec Adam Bodowski et Jan Kauzik. Pendant son bref séjour à Cracovie en 1901 il fréquente les cours à l’Académie des Beaux-Arts de cette ville. En 1902, invité par son oncle Jozef, il passe quelques semaines à Petersburg, avec l’intention d’y continuer ses études artistiques. De retour à Varsovie, il entre en collaboration avec les revues "Wedrowiec", "Kurier Warszawski" i "Tygodnik Ilustrowany", en tant que dessinateur satirique. Il écrit aussi des feuilletons sur la vie des artistes pour l’hebdomadaire humoristique et satirique “Kolce”. En 1903 il présente ses dessins à l’Exposition Monochromatique au Salon Krywult à Varsovie. Parallèlement, pour gagner la vie, il fait des projets de cartes postales pour la société d’édition de G. Grabowiecki. En automne de la même année Wojtkiewicz va à Cracovie avec Stanislaw Kuczborski et Stanislaw Rzecki, en vue d’y entreprendre les études à l’Académie des Beaux-Arts, dans l’atelier de Leon Wyczolkowski. Dans les années 1903-1904 il collabore en tant qu’illustrateur avec l’hebdomadaire "Liberum Veto" de Cracovie. En 1905 il joint le Grupa Pieciu (Groupe des Cinq) avec lequel il expose pour la Société des Amis des Beaux-Arts à Cracovie et à Lwow, Société pour l’Encouragement des Beaux-Arts "Zacheta" à Varsovie, et à l’Hôtel de la "sécession" viennoise. À cette époque, Wojtkiewicz fait partie de la bohème artistique de Cracovie. Il se lie particulièrement avec le Cabaret "Zielony Balonik", pour lequel il fait des cartes d’invitation; il peint aussi un fragment des décors muraux au Café Jama Michalikowa, siège du Cabaret. En 1906 il obtient le diplôme de l’Académie des Beaux-Arts. Quelques mois plus tard, lors de l’exposition de Grupa Pieciu au Salon Schult à Berlin, André Gide et Maurice Denis découvrent son talent. Fasciné par la peinture de Wojtkiewicz, Gide organise en mai 1907 une exposition de ses œuvres à la Galerie Druet à Paris et invite l’artiste au vernissage. Le catalogue de l’exposition comprend un avant-propos enthousiaste de sa plume.

En 1908 Wojtkiewicz devient membre de l’Association d’Artistes Polonais "Sztuka" (Art), et expose avec le Groupe "Zero".

l’œuvre - tendances

L’œuvre de Wojtkiewicz se distingue de la création de la Jeune Pologne par son originalité. L’artiste est considéré comme précurseur de nombreux courants dans les arts plastiques polonais du XXe siècle: grotesque empreinte d’ironie, expressionnisme pénétrant les secrets de l’âme humaine, surréalisme s’aventurant sur le terrain de l’inconscient, esthétisme raffiné.

Les débuts de sa création sont consacrés surtout au dessin, tout d’abord purement illustratif, satirique, engagé social et politique, qu’il publie dans des revues d’élite "Liberum Veto", "Hrabia Wojtek" et "Chochol". Ensuite le dessin de Wojtkiewicz gagne en autonomie et en raffinement stylistique. Le recueil intitulé "Szkice tragikomiczne" (Croquis tragi-comiques), crée dans les années 1903-1904, dénote une tendance à confronter un regard ironique, propre à l’imagination de l’artiste, aux motifs tragiques. Ses œuvres de cette période s’inspirent de la "métaphysique des sexes", proclamée par Stanislaw Przybyszewski, dont la philosophie, subjuguant l’existence de l’homme aux pulsions d’un érotisme omnipotent, influe sur le milieu artistique de Cracovie depuis 1898.

Les premières tendances expressionnistes dans les dessins de Wojtkiewicz résultent de la fascination de la peinture de Francisco Goya.

Wojtkiewicz contestataire

Les "Szkice tragikomiczne" attestent une tendance à revaloriser les priorités idéologiques, initiée par les littéraires du modernisme polonais Waclaw Berent, Stanislaw Wyspianski et Karol Irzykowski. L’initiative du Cabaret "Zielony Balonik" consistant à publier, en 1905, un recueil parodique des lithogravures travestissant les tableaux des peintres plus éminents de l’époque, dont Stanislaw Wyspianski, Leon Wyczolkowski, Jozef Mehoffer, Wojciech Weiss et Olga Boznanska, constitue un témoignage non moins éloquent de l’évolution du canon esthétique au sein de l’avant-garde moderniste.

En 1902 Wojtkiewicz participe à l’exposition Humor w sztuce / Art et humour organisée par le Salon Krywult à Varsovie, et y présente ses dessins inspirés de Falat: JEDNA TRZECIA MELANCHOLII / Un tiers de melancolie et POCHOD MODERNIZMU / Parade du modernisme, persiflant les autorités et les manifestes de La Jeune Pologne. À l’exposition des Caricatures du même Salon, Wojtkiewicz présente ses parodies de grands peintres de l’époque, entre autres de Jan Stanislawski, Leon Wyczolkowski et Ferdynand Ruszczyc (ORKA / Labourage 1905). Les dessins parodiques de l’artiste font partie de "Teka Melpomeny" (Carton de Melpomène), recueil comprenant des caricatures des acteurs et des pastiches de pièces du Théâtre Miejski de Cracovie, publié en 1904.

Les "Szkice Tragikomiczne" constituent une observation ironique sur les transports pathétiques de la "métaphysique des sexes" de Przybyszewski, une raillerie du style plein d’affectation de la bohème de Cracovie et du snobisme de la génération moderniste. En persiflant les attitudes de l’expressionnisme, dont il est lui-même représentant, Wojtkiewicz fait preuve de l’autoironie. L’artiste travestit d’un masque grotesque les malaises les plus cruelles de la condition humaine, et dépeint une image déformée de l’amour, de la maternité, de la souffrance, de la solitude et de la détresse (ALKOHOLIK / L’alcoolique, PESYMISCI / Les pessimistes, SAMOTNIK / Le Solitaire, MATKA / La mere). Enfin, il met en cause la thèse de Przybyszewski proclamant l’emprise de la "guerre des sexes" sur l’existence de tout être humain. (ZAKOCHANY / L’amoureux, TRZY POKOLENIA / Trois generations, ROMANTYCZNI / Les romantiques, BOLESNE OGLEDZINY / Une contemplation douloureuse) Une caricature du motif de la femme fatale présente le dessin UPADLA KOBIETA - ROZPUSTNICA / Une debauchee. Le motif de la prostituée entourée de vieux grivois revient dans les dessins grotesques CZULOSTKOWI. ZUZANNA I STARCY / Les Tendres. Susanne et les vieillards (1904), et NATRETY / Les importuns (1906).

Des motifs dramatiques dans une approche grotesque apparaissent aussi dans le cycle ROK 1905 (L’année 1905), des années 1905-1906, apogée des tendances expressionnistes dans la création artistique de Wojtkiewicz. Le cycle se compose des dessins à l’encre de Chine ZERWANE KAJDANY / Les chaines brisees (allégorie de la Pologne), MANIFESTACJA ULICZNA / Manifestation de rue, NA WIEC! / Au meeting!, POCHOD / Defile, KATORZNICY / Les Forcats i JUTRZENKA SWOBODY /Aurore de la liberte, inscrivant la révolution du prolétariat des années 1904-1905 dans la tradition des insurrections patriotiques, révoltes armées visant la libération de la Pologne dont le territoire a été partagé, en 1795, entre les puissances avoisinantes: la Russie, la Prusse et l’Autriche. La signification du cycle est ambiguë: éloge de la lutte du prolétariat, mais en même temps évaluation cynique de cette révolution, tragique dans sa misère. Une analyse sobre et perçante ainsi que l’absence du moindre ton héroïque dans la peinture des événements historiques apportent au cycle un sens presque caricatural.

Le savoir-faire de Wojtkiewicz illustrateur, habile à créer des équivalents plastiques du texte littéraire, prédestine l’artiste à joindre, en 1905, le Groupe des Cinq, formation contestant les canons artistiques prônés par les coriphées de la peinture polonaise de l’époque regroupés dans l’Association d’Artistes Polonais "Sztuka". Les jeunes artistes du Groupe des Cinq, Leopold Gottlieb, Mieczyslaw Jakimowicz, Vlastimil Hoffman et Jan Rembowski se proposent de ressusciter l’idée romantique de correspondance des arts, le principe de parenté des arts plastiques, de la littérature et de la musique proclamé par Baudelaire. Le Groupe des Cinq considère comme maître Cyprian Kamil Norwid, grand poète, peintre et dessinateur du romantisme polonais.

style de Wojtkiewicz

Au carrefour des tendances et inspirations contradictoires, le style de Wojtkiewicz acquiert dans les années 1905-1906 un caractère original, unissant la grotesque et le lyrisme, sans précédent dans l’art polonais et mondial. Dans ses lithogravures de cette période le réalisme se confond avec un imaginaire de plus en plus imposant: le monde présenté est celui du cirque, du théâtre et de la foire, peuplé de figures fanées des comédiens, des pierrots noyés dans les plis de leurs larges costumes. Sous le joug d’un destin commun, ces clowns aux masques grimaçantes, pensifs, presque léthargiques, sombrent dans un univers de passions et d’angoisses. (CYRK / Le cirque, SPOCZYNEK / Le repos, 1905)

Depuis 1905, Wojtkiewicz développe les motifs de ses dessins dans la peinture, les huiles et surtout les détrempes pour l’effet de ton mat, correspondant à l’ambiance nostalgique des tableaux. Le climat d’une rêverie mélancolique caractérise aussi ses portraits, réalisés dans une stylistique décorative. Habitué du salon intellectuel et artistique de Stanislaw Parenski, Wojtkiewicz portraiture son épouse, Eliza des Muhleisen Parenska et ses deux filles, Maryna Parenska-Raczynska et Liza, muse de la bohème artistique, ainsi que plusieurs figures de l’élite intellectuelle et scientifique de Cracovie, dont Boleslaw Raczynski, Maksymilian Rosen et Zygmunt Skirgiello.

Wojtkiewicz, peintre de fous

L’œuvre de Wojtkiwicz s’articule prioritairement autour des thèmes et motifs qui s’inscrivent dans une série consacrée à la Monomanie (Folie). L’artiste cherche à pénétrer les profondeurs du psychisme humain, explore le domaine de l’anormal. Les "maniaques" des tableaux de Wojtkiewicz incarnent les angoisses et les obsessions existentielles: le masque des convenances arraché, rien ne dissimule leur malaise. (PATOS / Pathos, environ 1906; PRZECHADZKA W ZAPRZEGU / Promenade a l’attelage, 1906; WARIACI NA SNIEGU / Les fous sur la neige, 1906; OBLED. CYRK WARIATOW / Folie. Cirque des alienes, 1906). Les fous de Wojtkiewicz, déformés, emprisonnés sur des plates-formes roulantes, métamorphosent dans ses œuvres postérieures en clowns, comédiens et pierrots masqués, engourdis et immobiles, pensifs, tels les retraités au déclin de la vie. (WEGETACJA / Vegetation, 1906; SAMOTNY PIERROT / Pierrot solitaire, 1907). Les tableaux MELANCHOLIA / Melancolie (1907), CYRK / Le cirque (1907), MARIONETKI / Les marionnettes (1907) présentent les acteurs en compagne des marionnettes à l’aspect tragique et grotesque; ces dernières, vivaces et pleines d’énergie à la différence des humains, incarnent les sentiments des hommes qui en semblent dépourvus. Wojtkiewicz emprunte le concept de l’animisme de la marionnette à Heinrich von Kleist, il s’inspire aussi des théories réformatrices du théâtre de Maurice Maeterlinck (LALKI / Poupees, 1906). Sur les toiles de Wojtkiewicz, les marionnettes combattent en duel, tournoient, s’enlacent, dansent devant les spectateurs frappés de stupeur ou peut-être endormis. Dépourvus du dynamisme narratif, les drames, mélodrames et farces mis en scène par les marionnettes deviennent symboles d’états d’âme. Les significations symboliques s’inscrivent sur le visage-masque, qui se multiplie parfois pour devenir une foule dense de figures identiques, comme de chez James Ensor ou Edvard Munch (PRZED TEATRZYKIEM. CYRK / Devant le Theatre. Cirque, 1906-1907; UCZTA / Festin, 1906).

Wojtkiewicz, peintre d’enfants

Le monde enfantin constitue une sphère privilégiée des recherches de Wojtkiewicz. En 1905 l’artiste travaille sur le motif d’un cortège d’enfants, qu’il représente en trois versions: KOROWOD DZIECIECY / Cortege enfantin, DZIECI ZASKOCZONE BURZA / Les enfants surpris par un orage et KRUCJATA DZIECIECA / La Croisade des enfants, inspirée par l’histoire de la croisade des enfants décrite par Marcel Schwob dans son ouvrage du même titre (Paris, 1896). Les toiles de Wojtkiewicz, aux couleurs éteintes, dominés par des gris et des bleus mats, évoquent une ambiance accablante, dépeignent avec suggestivité la détresse de petits pèlerins, cheminant vers des terres inconnues et luttant désespérément contre les hostilités de la nature.

La série des détrempes "Z dzieciecych poz" (Poses enfantines) de 1908 comprend des compositions à caractère plus décoratif, les couleurs y sont intenses, la lumière douce. Les scènes représentées constituent des variations sur le thème des amours d’une princesse et de son soupirant: les déceptions amoureuses, les adieux, les fuites éperdues et les chutes dans l’abîme (ROZSTANIE / La separation, UCIECZKA / La fuite, NAPASC / L’assaut, ORSZAK / Le cortege, W OTCHLAN / Dans l’abime, SZAL / La folie, TURNIEJ / Le tournoi. Le climat irréel de ces scènes féeriques est mis en relief par la présence d’un petit cheval de bois et des plantes exotiques à l’aspect rachitique, contrastant avec le paysage campagnard.

Les motifs liés aux enfants sont repris dans la série inachevée "Ceremonie" (Cérémonies) dont l’élaboration a été interrompue par la maladie et la mort de l’artiste en 1909. La série se caractérise par une poétique originale, inspirée du parnas français et de l’esthétisme anglo-saxon, des drames de Maurice Maeterlinck et d’Oscar Wilde. Cette dernière œuvre de Wojtkiewicz révèle pleinement son goût esthétique raffiné, sa sensibilité à un érotisme sous-jacent et aux perversions dissimulées, ainsi que son regard ironique sur le monde contemporain.

Les étapes successives de la création des séries "Z dzieciecych poz" et "Ceremonie" sont accompagnées de dessins qui constituent, selon l’auteur, non point de simples ébauches, mais des œuvres accomplies et autonomes. Les héros de spectacles enfantins s’y trouvent empêtrés dans des branches, tiges et fleurs sèches, comme dans un fil d’araignée. Les petits princes et princesses somptueusement vêtus de robes et de manteaux trop larges, entourés de courtisans, contemplent, engourdis, un monde invisible. (ORSZAK / Le cortege, ASYSTA KSIEZNICZKI / La suite de la princesse. Le motif principal des images de la série "Ceremonie" est celui de l’étiquette de la cour, du rituel qui a pour toile de fond tantôt un paysage idyllique, tantôt des intérieurs étouffants du palais. Les petits princes et princesses richement parés, en étoffes de luxe à ornements raffinés, en diadèmes et chapeaux à formes recherchées, contemplent d’un regard narcissique leurs reflets à la surface d’un étang. (ZJAWISKO / Une apparition, BAJKA / Un conte. Le rapprochement entre les scènes de l’adoration de la princesse (ASYSTA KSIEZNICZKI / La suite de la princesse, WEZWANIE / L’appel, IDYLLA. SWATY / Idylle. Demande en mariage et les scènes de méditation sur sens de la vie et de la mort (SMIERC DZIEWCZYNY. WYZWOLENIE / Mort de la jeune fille. Liberation, MEDYTACJE. POPIELEC / Meditations. Mercredi des Cendres, CHRYSTUS I DZIECI / Le Christ et les enfants) dote ces dernières d’une signification ambivalente: les petites filles de la scène biblique, débordant d’une sensualité nonchalante, semblent chercher à séduire le Christ avec une innocence qui n’est qu’apparente.

Les caractéristiques générales de l’œuvre de Wojtkiewicz: superposition des niveaux de fiction artistique, symbiose de l’ironie et de la grotesque, un brin de perversion, apparentent sa peinture à la prose de Roman Jaworski, auteur des nouvelles Zepsuty ornament, Trzecia godzina et Medi, publiées sous le titre commun "Historie maniakow" (Les histoires des maniaques,1909). Parallèlement, l’imagination perverse et le goût de parodie apparentent Wojtkiewicz à Stanislaw Ignacy Witkiewicz. En 1908 Wojtkiewicz fait les illustrations de la nouvelle Trzecia godzina de Jaworski, ouvrage exemplaire de "l’esthétique de la laideur". Dans ce contexte, l’art de Wojtkiewicz constitue une anticipation du courant surréel, grotesque et fantastique dans la littérature polonaise des années ’30, crée par Witkacy, Bruno Schulz, Boleslaw Lesmian, et Witold Gombrowicz.

Irena Kossowska
Instytut Sztuki Polskiej Akademii Nauk
czerwiec 2002
 

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