Mela Muter - plus exactement Maria Melania née Kingsland épouse Mutermilch, peintre, née en 1876 à Varsovie, morte en 1967 à Paris.
Elle provenait d’une famille juive aisée, assimilée en Pologne, fidèle à la tradition indépendantiste polonaise. Elle a passé cependant la majeure partie de sa vie à l’étranger, en France. Elle maintenait là quelques contacts pas trop étroits avec les artistes polonais qui séjournaient à Paris et qui faisaient partie du cercle artistique international de l’Ecole de Paris, elle a participé quand même aux expositions collectives (p.ex. à la Galerie du Musée Crillon).
Elle a assisté à un cours d’une année à l’Ecole du Dessin et de la Peinture pour Femmes de Milosz Kotarbinski à Varsovie. Elle est partie pour Paris en 1901 ( après des années il s’était avéré que c’était un départ définitif: elle a été naturalisée française en 1927). Elle a participé (irrégulièrement, parce qu’à l’époque elle venait d’être mère) aux cours à l’Académie Colarossi et à l’Académie de la Grande Chaumière. En général, au sens académique, elle était autodidacte. Elle présentait ses oeuvres depuis 1902 aux Salons annuels de Paris; elle envoyait aussi ses travaux aux nombreuses expositions collectives nationales (ils étaient exposés à Cracovie, à Lvov, à Varsovie). Par contre la série d’expositions individuelles de son oeuvre a été ouverte par sa présentation à la Galerie José Dalmau à Barcelone (1912). La même année elle a été reçue comme membre de la Société Nationale des Beaux-Arts à Paris. Elle travaillait beaucoup, elle présentait souvent ses tableaux à Paris, plus sporadiquement à Munich, à Pittsburgh. Elle a eu des expositions individuelles importantes dans les galeries parisiennes Chéron (1918) et Druet (1926 et 1928), et en Pologne à la Société pour l’Encouragement des Beaux-Arts Zacheta à Varsovie (1923).
Sa personnalité se formait sous l’influence de ses larges contacts directs avec les élites artistiques et intellectuelles de Paris. Entre les amis de l’artiste se trouvait entre autres des artistes polonais qui habitaient la capitale de la France, comme par exemple Leopold Gottlieb, Wladyslaw Reymont, Leopold Staff, Stefan Zeromski, et en plus Henri Barbusse, Artur Honneger, Auguste Peret (qui a dessiné le projet de la maison de l’artiste), Diego Rivera, Romain Rolland, finalement Rainer Maria Rilke qui était son proche ami à la fin de sa vie (elle a peint des portraits de plusieurs de ces personnages, entre autres Staff, Zeromski, et aussi Jan Kasprowicz). Deux hommes ont joué un rôle très important dans la biographie de Muter, elle était émotionnellement très liée avec eux - Michal Mutermilch, son mari dans les années 1899-1922 (en fait il se sont séparés déjà en 1914), esthéticien, journaliste de la presse polonaise à Paris et Raymond Lefebvre, activiste socialiste, tragiquement mort en URSS (1920). Le frère de l’artiste, Zygmunt Klingsland, était un critique d’art renommé.
Pour l’œuvre même de l’artiste les plus importants étaient ses nombreux voyages: surtout des plein airs en Bretagne et en Espagne. Sous l’influence de ces expériences elle a vite abandonné l’esthétique luministe-symbolique de ses compositions précoces - paysages et surtout portraits des amis dont le meilleur exemple est le
PORTRET POETY LEOPOLDA STAFFA / PORTRAIT DU POETE LEOPOLD STAFF(1903). Les transformations survenues dans son art au cours de quelques années seulement sont bien visibles dans la comparaison de ses deux oeuvres:
AUTOPORTRET W SWIETLE KSIEZYCA / AUTOPORTRAIT AU CLAIR DE LA LUNE nocturne, style Whistler (vers 1899-1900) et le portrait de Aurelia Reymont (vers 1907). Les différences entre ces deux tableaux sont énormes: le premier, peint encore à Varsovie - avec prépondérance des couleurs obscures, peint d’une façon lisse, un peu vitreuse, sans perdre cependant son ambiance, l’autre, peint déjà à Paris - éclairée d’une façon presque impressionniste, avec une exposition audacieuse de grandes tâches des couleurs chaudes, dans l’agrandissement du visage elle souligne la caractéristique psychologique du personnage. En France Muter s’intéressait aux différents phénomènes. Elle était fascinée par les artistes de l’Ecole de Pont-Aven, ce qui a trouvé son réflexe dans certaines de ses œuvres de cette période - construites d’une façon forte, décidée et en même temps intime (
BRETONKA Z DZIECKIEM / UNE BRETONNE AVEC L’ENFANT, 1911). Par le modelage mou des personnages humains et la valeur abstraite de la tâche chromatique plate une partie de ces compositions fait penser à la peinture de Gauguin. D’autres, par contre, ont un rapport avec l’art de
Wladyslaw Slewinski (
PEJZAZ MORSKI / PAYSAGE MARIN, vers 1913-14). La forte fascination pour l’art de Paul Cézanne (paysages et natures mortes), de Vincent van Gogh (paysages), Edouard Vuillard (portraits intimes des vieillards, des pauvres et des enfants) ont influencé beaucoup l’œuvre mûre de l’artiste. Il paraît que la plus importante a été la leçon de ce dernier. Muter partageait avec Vuillard l’intérêt pour la situation humaine commune, pour l’ambiance intime, les coloris éteints, la façon de construire la tâche chromatique de petites portioncules (
MACIERZYNSTWO / LA MATERNITE, 1909). Uniquement dans les natures mortes elle laissait jouer sa sensibilité pour la beauté du monde, ce qui se voyait dans la palette plus variée, même dans les fantaisies chromatiques pleines de passions (
MARTWA NATURA Z JABLKAMI / NATURE MORTE AUX POMMES, 1918). C’est justement dans les natures mortes que nous trouvons des tableaux qui confirment sa grande classe et qui attirent l’attention par la construction claire et réfléchie des éléments sobres, par la pureté des couleurs vives (p. ex.
MARTWA NATURA Z KRABAMI / LA NATURE MORTE AUX CRABES). Ils constituent la meilleure expression du credo de l’artiste qui affirmait que "dans l’art il faut être taciturne, il ne faut pas présenter tous les détails, il faut se concentrer sur les choses pertinentes". Dans les années suivantes elle a créé une série des compositions plus expressives, frappantes par sa construction beaucoup plus forte, sans équivoque, presque monumentale (p.ex.
PEJZAZ Z TRAYAS - CZERWONE SKALY / LE PAYSAGE DE TRAYAS - LES ROCHES ROUGES, 1921 qui glorifiait le pouvoir de la nature). Elle peignait également les paysages fauvistes (huiles et surtout aquarelles) d’après Dufy et Marquet, des vues du Sud de France et des bords de la Seine: des ports, des péniches amarrées au quais, des remorqueurs vus en vol d’oiseau (
BARKI CUMUJACE NA KANALE ST-MARTIN W PARYZU / LES PENICHES AMARREES AU CANAL ST MARTIN A PARIS, vers 1922;
PEJZAZ Z COLLIOURE / PAYSAGE DE COLLIOURE, vers 1925). Elle opérait là des tâches compactes de couleurs pures, des touches de pinceau décidées.
Muter a passé la guerre à Avignon et après son retour à Paris elle a continué son oeuvre, en retournant à ses motifs et stylistiques préférés. Elle travaillait cependant avec moindre intensité (en partie à cause des problèmes avec les yeux). Elle a laissé un bagage artistique riche, varié, très bien estimé de son temps par les critiques de la classe de Mieczyslaw Sterling et André Salmon. L’exposition de cent vingt oeuvres présentées à Paris en 1953 peut constituer son premier résumé.
En Pologne elle était un peu oubliée pendant des décennies, elle restait à l’ombre d’autres peintres polonais liés avec l’École de Paris. Jusqu’à maintenant son œuvre n’est pas très bien connue. Il est d’autant plus difficile de le résumer qu’elle ne datait pas toujours ses oeuvres, parfois elle les repeignait. La situation a changé un peu dans les dernières années: on a présenté à plusieurs reprises de grands choix de ses oeuvres pendant des expositions nationales de la collection de Ewa et Wojciech Fibak, de Tom Podl dans le cadre de l’exposition
PARYZ I ARTYSCI POLSCY 1900-1918. W KREGU E.-A. BOURDELLE'A / PARIS ET LES ARTISTES POLONAIS 1900-1918. AU CERCLE DE E.-A. BOURDELLE. Et avant tout, une exposition monographique a eu lieu au Musée National de Varsovie (
KOLEKCJA BOLESLAWA I LINY NAWROCKICH / COLLECTION DE BOLESLAW ET LINA NAWROCKI, 1994-95). Son catalogue est une source précieuse d’informations sur l’artiste et son œuvre.
Malgorzata Kitowska-Lysiak Instytut Historii Sztuki Katolickiego Uniwersytetu Lubelskiego décembre 2001 | |