Le plus éminent artiste romantique, poète, publiciste, activiste politique, visionnaire. Né en 1798, mort en 1855.
Il est né à Nowogrodek en Lituanie; il a toujours considéré Lituanie comme sa patrie. Il a étudié à l’Université de Vilnius, puis il a travaillé comme instituteur à l’école de poviate de Kowno (aujourd’hui Kaunas). Il était un des fondateurs et activistes de l’association patriotique clandestine des Philomates ; à cause de cette activité il est arrêté avec un groupe des amis et mis en prison au couvent des Basiliens à Vilnius (1823-1824). Il passe les années 1824-1829 dans la Russie centrale, à Odessa, Moscou et Pétersbourg où il entre dans le milieu des élites progressistes intellectuelles russes. En 1829 il fait un voyage en Europe. Il visite l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, il fréquente à Berlin les cours de Hegel. Il entre dans le milieu artistique international. Après le soulèvement de novembre en 1830 il tente en vain retourner au pays. Il habite à Paris depuis 1832, avec une interruption pour un séjour à Lausanne (1839), où il donne des cours de la littérature latine et à Rome (1848) où il cherche l’appui du pape Pio IX pour les mouvements libérateurs du Printemps des Peuples.
La vie du poète à Paris était difficile. Il manquait de sources de revenus stables. Le milieu des émigrés était secoué par des disputes politiques. Mickiewicz a participé pendant une période dans la vie publique, il a collaboré entre autres avec la Société Littéraire et la Société Nationale Polonaise. En 1833 il était rédacteur et publiciste du "Pielgrzym Polski / Pèlerin Polonais". Il était lié d’amitié entre autres avec l’abbé H. de Lamennais, avec Ch. de Montalembert et G. Sand. En 1834 il épouse Celina Szymanowska, ce qui approfondit ses problèmes vitaux: il a six enfants et sa femme souffre une maladie psychique. Mickiewicz s’éloigne de l’activité publique jusqu’à 1840, cette année-là il obtient la chaire des littératures slaves qui vient d’être créée au Collège de France. Il forme avec J. Michelet et E. Quinet l’opposition démocratique contre la monarchie de juillet. En 1841 le poète entre dans le cercle de Towianski, chef d’une secte qui prônait la nouvelle manifestation et la renaissance de la vie spirituelle (à cette époque-là en France il y avait plusieurs dizaines de sectes de ce type). La propagande des idées de Towianski et, encore plus, ses idées politiques et sociales étaient à la cause de sa suspension comme professeur.
Pendant son séjour à Rome en 1848, Mickiewicz crée la Légion Polonaise aux services de la Lombardie combattante. Il a expliqué ses objectifs et son programme dans le texte du
SKLAD ZASAD / RECUEIL DES PRINCIPES. Ensuite, avec un groupe des Français et des émigrés il fonde la revue "La Tribune des Peuples" avec un programme social radical. Suite à l’intervention de l’ambassade russe, la revue a été suspendue et Mickiewicz, après le coup d’état en 1951, mis sous vigilance de la police. La dernière activité patriotique du poète était la tentative de former la Légion Polonaise pour lutter contre la Russie après l’adhésion de la France à la guerre de la Crimée. Il est allé pour cela à Istanbul en septembre 1855, où il est mort inopinément. Il était enterré en France au cimetière polonais à Montmorency. En 1900 le cercueil a été transporté solennellement au sarcophage de la cathédrale de Wawel.
Mickiewicz avait laissé un grand et varié patrimoine littéraire, composé des lyriques, poèmes épiques, drames, articles publicistes et beaucoup d’œuvres inachevées. Après ses premiers essais maintenus dans la convention classiciste, il a publié en 1822 "Poezje / Les poésies", vol. I qui sont considérées comme le début du romantisme polonais (II édition élargie - 1829). Dans la "Przedmowa / Préface" et dans la ballade
ROMANTYCZNOSC / ROMANTISME il a formulé le nouveau programme de la littérature basée sur les créances et les simulacres populaires, sur le monde des sentiments et de l’imagination contre le "l’œil et la loupe du savant ", sur la sensibilité envers la nature et la présence de "l’invisible". Dans cette poésie les divisions strictes entre les genres sont effacées, le poète a profité de la poésie des légendes, des ballades et des chants populaires (les œuvres les plus connues sont
ROMANTYCZNOSC / ROMANTISME déjà mentionné,
SWITEZ,
SWITEZIANKA,
TRZECH BUDRYSÓW,
PARYS).
Le second volume des "Poezje / Les Poésies" (1823) contenait
DZIADY / LES AIEUX parties II et IV et le poème historique
GRAZYNA. POWIESC LITEWSKA / GRAZYNA. UN ROMAN LITUANIEN. Ce conte épique, basé sur la tradition de Scott et Byron, sur une comtesse lituanienne qui se met en tête, déguisée en homme, des troupes pour lutter contre l’Ordre Teutonique, constitue le premier essai de créer la notion romantique du patriotisme et de la patrie comme communauté locale.
En 1829 par suite de son voyage en Russie Mickiewicz a publié
SONETY / SONNETS (de la Crimée et d’Odessa) qui exprimaient en forme classiciste raffinée le sentiment mystique de l’union avec la nature, considérant cette émotion comme sacrum.
KONRAD WALLENROD. POWIESC HISTORYCZNA Z DZIEJÓW LITEWSKICH I PRUSKICH / KONRAD WALLENROD. ROMAN HISTORIQUE DES TEMPS LITUANIENS ET PRUSSIENS publié en 1828 constitue un modèle du poème historique: l’histoire située au XIVe siècle, l’entourage locale élaboré, le personnage principale impliqué entre des systèmes de valeurs opposées. Le récit sur le Grand Maître Teuton qui découvre ses racines lituaniennes et, guidé par ses sentiments patriotiques, conduit l’Ordre à la défaite, en trahissant de cette façon l’honneur et le code de conduite d’un chevalier, était considéré comme une métaphore du conflit moral vécu à l’époque par les membres des complots patriotiques. Les éléments du poème:
OPOWIESC WAJDELOTY / LE RECIT DE WAJDELOTA et
ALPUHARA / ALPUJARRA sont devenus autonomes et fonctionnent toujours dans la tradition poétique vivante (le choix toujours préféré aux concours de récitation).
DZIADY / LES AIEUX partie III ont été créés à Dresde en 1832. Avec les parties II et IV antérieures elles constituent un ensemble caractéristique pour le drame romantique: fragmenté, de composition souple, sans uniformité stylistique. Les parties II et IV se rapportent à la cérémonie païenne d’appeler les esprits des morts. Elles présentent la foi populaire en unité du monde visible et invisible et la possibilité de leur ingérence réciproque ainsi que l’approbation du code moral simple et intuitif. La partie IV crée également un des versions du héros romantique – un amant malheureux (Gustaw). La partie III est située dans la réalité contemporaine de Mickiewicz, elle fait allusion à l’emprisonnement et le procès des jeunes philomates. L’action se déroule dans les cellules de la prison et aux salons des fonctionnaires du tzar. Les parties IV et III ont en commun le personnage principal: l’amant malheureux Gustaw se transforme en Konrad – patriote et révolté. Les moments culminants de cette partie sont : la Grande Improvisation (le monologue de Konrad prononcé contre le Dieu qui permet les crimes contre la nation) et la Vision du père Piotr (dans la prosternation et l’amour divin il éprouve une vision de la Pologne ressuscitée). La dernière partie de DZIADY/LES AIEUX de Dresde contient le
USTEP / PARAGRAPHE épique dirigé contre le despotisme du tzar et il termine par le poème
DO PRZYJACIOL MOSKALI / AUX AMIS MOSCOVITES.
Mickiewicz a écrit et publié à Paris (1834) son œuvre sans doute la plus importante:
PAN TADEUSZ CZYLI OSTATNI ZAJAZD NA LITWIE. HISTORIA SZLACHECKA Z ROKU 1811 WE DWUNASTU KSIEGACH WIERSZEM / PAN TADEUSZ OU LA DERNIERE INCURSION EN LITUANIE. UNE HISTOIRE DES GENTILSHOMMES DE L’ANNEE 1811 EN VERS DANS DOUZE VOLUMES. Il a créé "un poème national" unique, sans pareil dans la littérature, en utilisant entre autres les traditions du roman historique, de l’épopée, et du poème descriptif. Il a reconstruit le monde de la noblesse lituanienne au lendemain de l’arrivée de l’armée napoléonienne en se servant de différentes conventions, en utilisant le lyrisme, le pathos, l’ironie, et le réalisme. Le cortège pittoresque des sarmates, souvent en querelle et intrigues, s’unit dans le poème grâce aux sentiments patriotiques et à l’espérance de recouvrir bientôt l’indépendance. Un des personnages principaux est le père Robak entouré de mystère, un émissaire napoléonien qui s’avère être dans le passé un gaillard de la noblesse qui cherche la rédemption des ses pêchés de jeunesse dans le service pour la patrie. La conclusion du poème est pleine de joie et de l’espérance que l’histoire – et l’auteur le savait déjà – n’avait pas confirmé. L’œuvre devait servir pour "réconforter les cœurs" dans l’attente pour un avenir meilleur.
Parmi les œuvres les plus importantes de Mickiewicz il faut citer également les lyriques de Lausanne, écrites dans les années 1839-40 - un cycle des poèmes saturés du sentiment mystique de l’union avec la nature, contenant des réflexions sur le temps, l’éternité et le passage du temps. Les textes publicistes de Mickiewicz sont inscrits dans le courant du messianisme romantique, présent également dans la pensée française (Saint-Martin, de Maistre, de Lamennais, saint-simonistes) ainsi que dans la philosophie et la littérature allemandes. Les différents courants du messianisme avaient un point en commun : la conviction qu’après la période de la souffrance et du chaos la Grande Transformation va arriver, comparable avec le retour du Salvateur ; elle va apporter la mise en ouvre des principes chrétiens dans la vie sociale et politique. Dans de différentes versions du messianisme, le rôle du salvateur correspondrait ou bien à une individualité exceptionnelle ou bien à une communauté.
Mickiewicz avait traité les idées messianistes, visibles déjà dans les œuvres antérieures (surtout dans la partie III des
DZIADY / LES AIEUX, dans son œuvre
KSIEGI NARODU I PIELGRZYMSTWA POLSKIEGO / LES LIVRES DE LA NATION ET DU PELERINAGE POLONAIS (1832). Publiés en forme d’un missel, avec une stylistique biblique, les
KSIEGI / LIVRES devaient être une consolation et une indication pour de nombreux émigrés arrivés en France après la chute de la résurrection de novembre (ils étaient distribués gratuitement). Le poète avait formulé ici sa conviction sur le rôle prépondérant de la Pologne dans la lutte des nations avec la tyrannie des régimes, sur ses devoirs religieux et politiques dans l’histoire de l’humanité. Le livre a été condamné dans la bulle du pape pour avoir utilisé des motifs religieux pour justifier un programme social radical (entre autres l’affranchissement des paysans, les droits du citoyen universels, les femmes et les Juifs inclus).
Les cours du Collège de France ont été publiés à partir des notes des étudiants comme
COURS DE LA LITTERATURE SLAVE (dans la totalité en 1849). Dans le I et le II Cours Mickiewicz parlait de la littérature polonaise, russe, tchèque et serbe dans le contexte de l’histoire et la culture de ces nations, il les révélait aux intellectuels occidentaux. Dans le III Cours il présentait – souvent d’une façon polémique – la littérature qui lui était contemporaine. Dans le IV Cours il revient à l’historiosophie du messianisme. Il présente ici sa propre vision de la vie philosophique et religieuse des Slaves. Il indiquait la crise de la vie spirituelle de l’Europe occidentale dominée par un rationalisme étroit et il voyait le contrepoids dans la profondeur spirituelle des Slaves qui gardent les "vérités vivantes" et sont capables de guider l’humanité vers la résurrection morale. Mais cette fois-ci la mission du messianisme s’étend sur tout le monde slave et aussi sur la France qui a été désignée comme la "nation de l’action".
L’œuvre de Mickiewicz a eu une influence durable sur la culture polonaise: sur la conscience collective, la littérature et l’art. Pendant deux siècles elle a été l’élément constant de l’éducation littéraire et patriotique. Sa poésie agissait sur la langue et l’imagination, elle avait même trouve sa place dans le langage courant. La littérature du XIXe et du XXe siècle est pleine de métaphores, de citations et d’allusions aux œuvres de Mickiewicz. Il avait inspiré des artistes comme
Juliusz Slowacki, Boleslaw Prus,
Stanislaw Wyspianski, Stefan Zeromski. Des poètes contemporains comme par exemple
Czeslaw Milosz ou Tadeusz Rozewicz également se réfèrent à lui.
Konrad de
DZIADY / LES AIEUX est devenu l’archétype du héros polonais tragique.
DZIADY / LES AIEUX constituaient un défi pour les meilleurs théâtres polonais et la Grande Improvisation – pour les meilleurs acteurs. Chaque mise en scène est un événement culturel. (Les spectacles les plus important:
Stanislaw Wyspianski - Cracovie 1901; Leon Schiller – Lvov 1932, Varsovie 1934; Kazimierz Dejmek - Varsovie 1967; Konrad Swinarski - Cracovie 1973. En 2000
Andrzej Seweryn en a présenté des morceaux en français à Bruxelles.
Il y a eu également des essais de traduire
PAN TADEUSZ en langage du théâtre et du cinéma. M. Kotlarczyk (Cracovie 1945) l’avait fait en forme de tableaux vivants. Adam Hanuszkiewicz avait préparé une série télévisée (1970-71); en 1928 R. Ordynski avait tourné un film, et en 2000 -
Andrzej Wajda. Le film de Wajda avait réveillé un grand intérêt dans le cinéma mondial.
Mickiewicz a été une source d’inspiration également pour les peintres et les dessinateurs (Gerson, Andriolli, Smokowski, Lesser, entre autres, ont illustré ses œuvres ), pour les compositeurs (
Chopin,
Moniuszko,
Szymanowski, Paderewski, Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, entre autres, ont écrit la musique).
Le personnage même de Mickiewicz, transformé souvent en symbole de Poète-prophète national était souvent objet des portraits, dessins et médailles (il était éternisé entre autres par Wankowicz, Oleszkiewicz,
Norwid, Delacroix).
Les monuments de Mickiewicz les plus célèbres se trouvent actuellement à Varsovie (Cyprian Godebski), à Cracovie (Teodor Rygier), à Poznan (B. Wójtowicz) et à Paris (E. Bourdelle).
Les idées philosophiques et sociales de Mickiewicz étaient également de grand retentissement. Plusieurs associations politiques – depuis la gauche jusqu’à la droite la plus radicale – le prenaient comme un point de référence à cause de cette composition particulière de dévotion, du nationalisme romantique et du radicalisme social. Son messianisme slave a joué un rôle important dans la formation de la conscience nationale dans les pays de l’Europe centrale et orientale, privés de leur propre nationalité.
Dans des discussions actuelles sur la forme de la future Europe unie, on se réfère à Mickiewicz comme précurseur de la vision d’une fédération des nations et citoyens libres et auteur de l’idée de la patrie en tant qu’une communauté construite dans le sentiment de l’union culturelle et dans un système des valeurs. Ces motifs sont présents dans le livre publié à Paris (2001), un ouvrage collectif intitulé "Le Verbe et Histoire. Mickiewicz, la France et l'Europe".
Plusieurs souvenirs de Mickiewicz se trouvent à la Bibliothèque Polonaise à Paris, où le fils du poète, Tadeusz, avait installé en 1903 un musée à sa mémoire.
Les œuvres de Mickiewicz, dans leur totalité ou en partie, étaient à multiples occasions traduites en plus de 20 langues. Les éditions les plus importantes: "Pisma", vol. 1-11, 1860-61; "Dziela", vol. 1-16, 1948-55 (Wyd. Narodowe); "Dziela" vol. 1-16, 1953 (Wyd. Jubileuszowe). La littérature concernant Mickiewicz est très riche et elle s’enrichie toujours. "Kronika zycia i tworczosci Mickiewicza / La chronique de la vie et de l’œuvre de Mickiewicz" vol. 1-9 (vol. 2 et 3 en préparation), publié par l’Institut d’études littéraires, peut constituer une riche source d’informations sur le poète.
Sources: "Literatura polska. Przewodnik encyklopedyczny", Varsovie 1984 (ouvrage collectif), A. Witkowska, R. Przybylski, "Romantyzm", Varsovie 1997.