Né en 1869 à Ropczyce près de Lwow, mort en 1946 à Wadowice.
Peintre, dessinateur, décorateur, auteur de projets des vitraux, designer de tapisseries, d’intérieurs et de meubles, réalisateur de scénographie théâtrale, créateur d’affiches. Figure du premier rang de l’Art Nouveau en Pologne (La Jeune Pologne).
L’un des coryphées de la peinture à l’époque de l’Art Nouveau Polonais, d’une sensibilité toute particulière aux valeurs décoratives de l’image, Mehoffer cultivait plusieurs domaines de création artistique: dessin au charbon, gravures, illustration et peinture, ainsi que des projets de vitraux et de polychromies de dimensions imposantes.
formation
Mehoffer est né dans une famille autrichienne polonisée. Dans les années 1887-1894 il fait les études de droit à l’Université Jagiellonne et, parallèlement, il étudie la peinture à l’Ecole des Beaux-Arts à Cracovie, sous la direction de Izydor Jablonski, Jozef Unierzyski, Wladyslaw Luszczkiewicz et Jan Matejko. Dans les années 1889-1890 il complète sa formation artistique successivement à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne et à Paris, premièrement à l’Académie Julian et à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs, ensuite à l’Académie Colarossi avec Joseph Blanc et Jacques Courtois, enfin, dès 1892, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts dans l’atelier de Leon Bonnat.
Les études de Paris l’orientent vers le vitrail et la polychromie. C’est dans le vitrail exactement qu’il trouve son moyen d’expression privilégié.
Il poursuit ses recherches artistiques lors des voyages en Allemagne, Suisse et France, où il apprécie énormément les cathédrales gothiques de Rouen, Amiens, Beauvais et Strasbourg. Pendant son séjour en Italie en 1900, il s’initie à la technique de mosaïque des ateliers de Murano.
En début de son travail artistique à Paris il partage l’atelier avec son compatriote
Stanislaw Wyspianski; les deux artistes fréquentent ensemble les galeries et les musées, vivent les mêmes fascinations. Tous les deux disciples de Matejko, Mehoffer et Wyspianski commencent la carrière en réalisant le projet de polychromie de leur maître au chœur de l’Eglise Mariacki à Cracovie (1889), ils produisent également le carton pour le vitrail de l’entrée de la même église (1891). Collaborateurs, mais concurrents aussi, ils prennent part aux nombreux concours, dont le concours pour le rideau du Théâtre J. Slowacki à Cracovie (1891) et pour les vitraux de la cathédrale catholique à Lwow (1894). Les deux artistes finissent par élaborer chacun un style personnel original, en maîtrisant de différents moyens d’expression artistique. La création de
Wyspianski engagera l’expressionnisme polonais sur une nouvelle voie, tandis que Mehoffer jettera les bases d’un style décoratif original, puisant dans l’esthétique de l’Art Nouveau.
réalisations de vitraux et de polychromies
En 1895 Mehoffer remporte le concours pour les vitraux de l’église collégiale Saint Nicolas à Fribourg en Suisse dont la réalisation, dans les années 1895-1936, lui assure la célébrité internationale. Il produit également de nombreux cartons de vitraux, notamment pour la chapelle des Radziwill à Balice (1892), la chapelle des Grauer à Opawa (1901), l’église à Jutrosin (1902), la chapelle Swietokrzyska au château de Wawel (1904), la chapelle tombale à Goluchow, la chapelle des Orgelmeistres à Vienne (1910), la cathédrale à Wloclawek (1935-1940), la cathédrale à Przemysl (1940) et l’église à Debniki près de Cracovie (1943). Parallèlement, il réalise une multitude de polychromies qui orneront la Salle du trésor (Skarbiec,1900-1902) et la chapelle des Szafraniec (1906-1907) de la cathédrale de Wawel, la cathédrale de Plock (1903), la salle des séances de la Chambre de Commerce et d’Industrie à Cracovie, la cathédrale arménienne à Lwow (1906-1910), la Salle de Parlement à Varsovie (1929), l’Eglise Jean-Baptiste à Turek (1933-1939), l’église à Lubien, près de Piotrkow Trybunalski (1942). Parmi ces réalisations, une stylistique originale fait distinguer le cycle consacré à la Passion du Christ de l’église des Franciscains à Cracovie (1934-1935).
carrière
En 1901 l’artiste obtient l’agrégation à la faculté de la peinture décorative et religieuse à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Professeur certifié en 1905, il sera élu recteur de cette institution à deux reprises: (1914/1915-1917/1918 et 1932/1933). Mehoffer est aussi membre-fondateur de l’Association d’Artistes Polonais Sztuka (Art), constituée en 1897, il appartient également à Hagenbund de Vienne, à la Société Nationale des Beaux-Arts de Paris, et à la Société Royale des Amis des Beaux-Arts de Bruxelles. Pendant la seconde guerre mondiale l’artiste s’installe avec sa famille à Lwow, où il est arrêté par les nazis; libéré suite à une intervention diplomatique du gouvernement italien et du Saint Siège il revient à Cracovie en 1940.
la peinture - expositions
Les œuvres de Mehoffer sont présentées aux nombreuses expositions internationales, entre autres à Vienne (1893, 1897, 1898, 1901, 1902, 1908, 1915, 1928), à Berlin (1895, 1896, 1899), à Paris (1900, 1921, 1925), à St. Louis (1904), à Düsseldorf et à Munich (1905, 1909), à Dresde (1909, 1912, 1913), à Venise (1910, 1914, 1920, 1926), à Rome (1911, 1934), à Londres (1921), à Bruxelles (1925), à Helsinki et à Florence (1927), à Los Angeles (1928), à Padoue (1931), à Philadelphie (1934) et à Madrid (1935). Depuis 1894 l’artiste participe régulièrement aux expositions de la Société des Amis des Beaux-Arts à Cracovie, et depuis 1895 il expose à la Société pour l’Encouragement des Beaux-Arts Zacheta à Varsovie.
Parallèlement, il prend part aux expositions de la Société des Arts Appliqués Polonais (1903), de la Société Générale des Artistes Polonais (1917), et Indépendants (1927); à Varsovie il expose au salon Krywult (1898), au salon Abe Gutnajer (1927), au Salon Garlinski (1925) et à l’Institut de la Propagande et de l’Art (1930, 1932). Son œuvre est présentée à Lwow (depuis 1897), à Poznan (depuis 1909), à Czestochowa (1913), à Lublin et à Zakopane (1916), à Torun (1921, 1922), à Lodz (1924), à Bydgoszcz (1931) et à Plock (1933). La Société pour l’Encouragement des Beaux-Arts Zacheta de Varsovie et la Société des Amis des Beaux-Arts de Cracovie organisent des expositions monographiques de l’œuvre de Mehoffer, respectivement dans les années 1938, 1945 et 1913, 1935, 1937.
le style
D’un style extrêmement soigné, l’œuvre picturale de Mehoffer, aussi bien les polychromies que la peinture de chevalet, constitue une figuration exemplaire du symbolisme prodigieux du modernisme polonais et des tendances décoratives de l’Art Nouveau. L’attitude artistique de Mehoffer dénote une influence profonde de la peinture monumentale de Puvis de Chavannes, qu’il a eu l’occasion d’admirer à Paris, et du style des nabis, qu’il a connu grâce à
Wladyslaw Slewinski. Sa création artistique des années 1891-1895 est marquée aussi par l’influence du symbolisme et du postimpressionnisme. Une expression puissante, condensée, propre à la sensibilité de la Jeune Pologne, caractérise les paysages
WISLA POD NIEPOLOMICAMI / Vistule a Niepolomice datant de 1894, et
ZACHOD SLONCA. PARK JORDANA - "ZAPISY ZMIERZCHU" / Coucher du soleil. Jardin de Jordan - "Notes du crepuscule", éternisant la lueur du soleil couchant. Les formes désinvoltes d’un paysage synthétisé, brossées avec entrain, à larges coups de pinceau et avec une matière de peinture dense, apparentent l’œuvre de Mehoffer à celle de Jan Stanislawski.
Sa création des années 1895-1914, période de maturité de Mehoffer en tant qu’artiste, a contribué au développement de l’iconographie symboliste, ses tableaux deviennent une figuration exemplaire de la poétique moderniste, évoquant tantôt une ambiance lyrique de la décadence, (
WAWOZ. LA GORGE DE L'AREUSE ,1897), tantôt l’extase devant la beauté sensuelle de la nature. Une exubérance de couleurs vives et succulentes, assorties avec un goût raffiné, des contours tracés avec grâce et aplomb, de belles lignes ondulées caractérisent ses compositions allégorico-symboliques (
MUZA, 1897;
EUROPA JUBILANS, 1905) et ses portraits (
PORTRET IZY Z GIELGUDOW AXENTOWICZOWEJ / Portrait de Iza z Gielgudow Axentowiczowa ,1907). Son œuvre de cette période constitue un mariage harmonieux des volumes développés et d’une profusion d’ornements plats. L’artiste rend avec suggestivité l’ambiance intime des intérieurs bourgeois (
ROZMOWA / Conversation 1896), où les miroirs reflètent des bibelots entassés (
DROBIAZGI NA KOMINKU / Bibelots sur la cheminee, 1895).
À partir de 1914 la palette de Mehoffer s’éclaircit, les couleurs gagnent en brillance, la facture de ses toiles acquiert un miroitement propre au postimpressionnisme, le contour cède place aux taches de couleur. L’artiste renonce aux métaphores complexes de ses œuvres antérieures en faveur d’une approche directe de la nature, dont il exalte spontanément la beauté. Les paysages prennent désormais une place privilégiée dans sa création. (
BIALODRZEWIE - ALEJA W WOJCZY / Peupliers blancs - allee a Wojcza, 1919;
ZWARZONY OGROD / Un jardin transi, 1929). Les toiles de la fin des années ’20 se caractérisent par une touche pointilliste et une douceur de formes (
TENISISTKA / Une joueuse de tennis, 1927).
Dans la création tardive de Mehoffer la sensibilité impressionniste au jeu de la lumière et de la couleur dans les vues de plein air cède place aux compositions décoratives de taches de couleur, le miroitement de soleil se voit remplacé par des ornements dorés, inscrits dans le dessin des arbres et des pelouses, tandis que les visages des modèles resplendissent de toute une gamme de roses lumineux, dans les parties de l’ombre éteints avec des bleus et des verts. L’immobilité des figures pensives, les fragments isolés de nature ou les motifs ornementaux des toiles de fond apparentent ces œuvres à ses compositions symbolistes antérieures. (
ROZA SARONU / Rose de Saron), 1923.
Les paysages de 1925:
OGROD WILLI NAD MORZEM - BEAULIEU / Jardin d’une villa a la mer,
EPOPEA RZYMSKA /Epopee de Rome,
WISNIOWA - PODWIECZOREK W PARKU / Wisniowa-Gouter dans un parc et
PLATANY W OGRODZIE RZYMSKIM / Platanes au jardin a Rome témoignent d’une fascination des spectacles éphémères de la nature.
Portraitiste, Mehoffer rend avec une grande fidélité les physionomies des modèles; il prête à ces représentations tantôt un caractère intime (
CZARNA MARYSIA / Marie la noire, 1910,
AUTOPORTRET, 1898), tantôt solennel (
PORTRET STANISLAWA LOMINSKIEGO / Portrait de Stanislaw Lominski, 1922, et
PORTRET DOKTORA KRAUSEGO / Portrait du docteur Krause, 1936). Mehoffer déploie son talent de portraitiste raffiné dans une série des représentations de son épouse, Jadwiga des Janakowski. Modèle préféré des créations de l’artiste, elle pose dans des intérieurs précieux ou sur une toile de fond ornementale. Ses portraits dénotent la fascination, commune aux nombreux peintres de l’Art Nouveau, de la toilette et de la parure féminine, des chapeaux à façon raffinée, des tissus recherchés à motifs complexes et du dessin alambiqué des vitraux. (
PORTRET ZONY. NA LETNIM MIESZKANIU / Portrait de l’epouse en villegiature, 1904,
PORTRET ZONY ARTYSTY NA ZOLTYM TLE / Portrait de la femme de l’artiste sur une toile de fond jaune, 1907,
PORTRET ZONY NA TLE PEGAZA / Portrait de l’epouse au Pegase,1913). Jadwiga, en robe bleu de saphir, apparaît entre autres au tableau
Dziwny ogrod / Etrange jardin 1902-1903, l’œuvre d’une symbolique extrêmement énigmatique, d’une exubérance de couleurs et d’une finesse exquise de lignes. C’est une composition monumentale, rayonnant de joie, qui réconcilie le monde humain avec celui de la nature en laissant entrevoir le mystère d’Eden, identifié ici au bonheur familial. Au premier plan, la silhouette du fils de l’artiste, nue et resplendissante au soleil, attire le regard au même titre qu’une libellule géante aux ailes dorées qui flâne au-dessous des branches feuillues des pommiers en fruits. Les guirlandes de fleurs enlacées autour des troncs d’arbres, symbole de richesse de la nature, mettent en relief l’ambiance de fête régnant dans ce verger irréel inondé du soleil. Thème d’une deuxième composition ensoleillée, le domaine familiale des Mehoffer à Jankowka près de Cracovie, aménagé par l’artiste lui-même qui l’a voulu être une "résidence idéale", constitue une vraie enclave du bonheur. Le tableau
SLONCE MAJOWE / Soleil de mai ,1911, en montre un fragment de la véranda ensoleillée et du jardin fleuri, rapprochant ainsi au spectateur la façon dont l’artiste concevait "les délices de la vie, les plaisirs du soleil et de la chaleur".
Dans sa période moderniste Mehoffer fait partie du groupe des artistes fascinés par la poétique du noir et blanc, en quête de nouveaux moyens d’expression dans les gammes de couleurs monochromatiques, il dessine au charbon et au crayon, il expérimente dans le domaine de techniques de gravure. Dans ses œuvres il aborde des thèmes de l’iconographie du symbolisme européen: scènes nocturnes urbaines d’une expressivité intense, motif de femme diabolique, mangeuse d’hommes et de la fatalité unissant l’amour à la mort. Son dessin
NOKTURN. RYNEK KRAKOWSKI OD STRONY ULICY SW. JANA / Nocturne. La place du marche du cote de la rue Saint Jean présente l’édifice la Halle aux Draps émergeant des ténèbres; les coups dynamiques du charbon soulignent l’ambiance fiévreuse de la nuit, les contrastes forts de lumière et de l’ombre introduisent un ton dramatique. L’eau-forte
ZUCHWALY OGRODNIK / Un jardinier insolent, 1912, figure la venue de la mort en mettant en scène un arrosoir renversé par terre et de longues ombres jetées par les acteurs invisibles du spectacle: la jeune femme et la squelette, personnification de la mort. Cette moralité allégorique, où le rituel quotidien est brusquement interrompu, a pour toile de fond un ciel orageux au dessous duquel s’étend un vaste paysage emprunté aux tableaux gothiques, paysage aux détails fignolés, qui englobe l’univers entier. Les œuvres graphiques (
GLOWA JASNOWLOSA / Une tete aux cheveux clairs, 1905,
GLOWA KOBIETY II / Tete de femme, 1906) montrant la beauté sensuelle des femmes apparentées aux prostituées des tableaux de Toulouse-Lautrec, évoquent le pouvoir séducteur de la femme fatale. L’épouse de l’artiste, cependant, est présentée nimbée de ses cheveux dorés, luisants à la lumière de la lampe (
PORTRET ZONY PRZY SWIETLE LAMPY / Portrait de la femme à la lumiere d’une lampe, 1905). Le dynamisme des lignes ornementales de cette auréole, ainsi que le jeu de la lumière et de l’ombre sur le visage de la modèle rappellent le style de James McNeill Whistler.
Dans sa série de neuf gravures
TANCERKA / Danseuse, désireux de rendre la dynamique du mouvement, Mehoffer recourt au dessin aux contours multipliés, technique rompant avec les conventions artistiques de l’époque, mise en œuvre par Whistler dans son portrait des filles de Leyland. Les lignes indépendantes de la fonction descriptive créent l’illusion de voltes et de pirouettes. L’évolution continue des attitudes de danseuses est suggérée à l’aide de différentes techniques de gravure: eau-forte, pointe sèche et vernis mou. Le portrait en lithogravure de Helcia Tatarowna,
URWANY KON / Un cheval dechaine, 1904, esquissé spontanément sur une toile de fond neutre, présente également des ressemblances aux œuvres de Whistler.
Un grand nombre d’œuvres graphiques de Mehoffer est consacré à une riche iconographie religieuse, interprétée de façon originale. La lithogravure
Zemsta / la Vengeance présente un ange en tant que femme, frénétique, un poignard à la main.
Illustrateur, Mehoffer collabore avec la revue d’élite artistique de Varsovie, "Chimera"; il crée les couvertures, vignettes et initiales. Il fait aussi les projets des couvertures pour la revue expressionniste "Zdroj" de Poznan (1917), pour le mensuel "Wczoraj i dzis", et des couvertures de livres, dont
L’histoire de l’art chrétien de T. Kruszynski (Cracovie, 1913), il crée des affiches et des illustrations de livres, entre autres pour
JUDASZ Z KARIOTHU / Judas de Karioth de K. H. Roztworowski (Cracovie 1913)
Irena Kossowska Instytut Sztuki Polskiej Akademii Nauk Avril 2003 | |