Né en 1959 à Pabianice (dans les parages de Lodz), artiste multidisciplinaire, autodidacte.
Zbigniew Libera commence à tourner ses premiers films et à faire des photos dans son enfance, à la fin des années soixante. Après ses études, qu’il fait à l’Université Mikolaj Kopernik de Torun dans les années 1978-80, il porte son intérêt d’abord à la vidéophonie (il réalise entre autres
RITES INTIMES - 1984-85,
PERSÉVÉRANCE MYSTIQUE - 1986,
COMMENT ON DRESSE LES PETITES FILLES - 1987). Parallèlement, il s’occupe de la photographie. Ses films vidéo des années 1983-90 évoquent la précarité de la vie et la fragilité du corps humain (
RITES INTIMES), ainsi que l’importance de la progression spirituelle constante (
PERSÉVÉRANCE MYSTIQUE).
Lors de sa première exposition individuelle, organisée en 1982 à l’Attique du groupe artistique
Lodz Kaliska, Libera présente d’anciennes cartes - vues allemandes. Condamné pour son activité au sein du syndicat Solidarnosc proscrit par les autorités communistes, l’artiste devient prisonnier politique dans les années 1982 - 1983. Après sa libération, il renoue la liaison avec l’anarcho-nihiliste Culture de la Collecte (
GROUPE LÓDZ KALISKA, Jacek Kryszkowski, Tomasz Snopkiewicz et d’autres) qui mène une activité prodigieuse jusqu’en 1987. Pendant cette période Libera participe à la
Deuxième Biennale de l’Art Contemporain à Zielona Góra, où il présente entre autres son oeuvre
GENIE DE L’ARTISTE DANS SA DIMENSION PSYCHOLOGIQUE, réalisation picturale composée partiellement de la photographie. Après la dissolution de la Culture de la Collecte Libera s’installe à Varsovie, où il entreprend le travail de modèle chez la sculptrice Zofia Kulik. Parallèlement, il s’exerce auprès d’elle à un métier rationalisé, méthodique de l’artiste. Vers la fin des années quatre-vingt Libera réalise des sculptures de thématique sacrée en métal soudé, et des dessins à la forme géométrisée. Ensuite, il expérimente avec de la sculpture en plexiglas, qu’il combine avec les productions vidéo évoquant l’ambiance de l’hôpital et de la mort (
LE BAIGNADEUR,
LE PISTOLET); Libera marque ainsi le retour à la thématique qui était au centre de son intérêt au temps de la Culture de la Collecte.
Tout au long de sa carrière artistique, Zbigniew Libera réalisait des œuvres susceptibles de troubler, voire bouleverser le spectateur non averti : leur forme particulièrement expressive, obtenue par le moyen d’utilisation des techniques très variées, aussi bien que leur contenu ne sont pas faciles à percevoir. Au début des années quatre-vingt-dix l’artiste crée des œuvres géométriques de caractère original, qui figurent la structure de l’univers et en même temps évoquent la réalité tragique de l’existence humaine (
MODÈLE DE LA FIN). Tout en soulignant la dimension dramatique de la vie, les œuvres de Libera ne sont pas exemptes pour autant du sens de l’absurde (
LE BAIGNADEUR). C’est cette ambivalence qui décide de la valeur artistique de ses créations.
En 1993 l’artiste prend part dans l’exposition
EMERGENCY APERTO 93 dans le cadre de la
Biennale de Venise. Sa seconde exposition individuelle, organisée au Centre de l’Art Contemporain de Varsovie en 1996 s’avère être le moment charnière dans la carrière de Libera. L’artiste présenta
LES APPAREILS CORRECTIFS, dont
UNIVERSAL PENIS EXPANDER et
LEGO : CAMP DE CONCENTRATION, oeuvre qui soulève le thème de l’Holocauste, jusqu’alors sujet tabou dans l’art polonais. L’exposition suscita une vive polémique: critiqués par le milieu de la droite lié à la Solidarnosc, les oeuvres de Libera éveillent en même temps un vif intérêt des musées et des galeries en Europe et aux Etats -Unis. Dans les années quatre-vingt-dix l’artiste participe à de nombreuses expositions de l’art polonais, notamment
BAKUNIN À DRESDE, Kunstpalast, Düsseldorf en 1990;
KUNST EUROPA, Bonner Kunstverein, Bonn en 1991;
UNVOLKOMMEN, Museum Bochum, Bochum en 1993;
BEYOND BELIEF, Museum of Contemporary Art, Chicago en 1995;
ASPEKTE/POSITIONEN, Museum Moderner Kunst, Stiftung Ludwig, Vienne en 1999;
L'AUTRE MOITIÉ DE L'EUROPE, Jeu de Paume, Paris, en 2000;
NÉGOCIATEURS DE L’ART, Centre de l’Art Contemporain Laznia, Gdansk, en 2000). Libera présente également ses œuvres aux grandes expositions internationales :
EUROPA. EUROPA, Kunst und Ausstellungshalle, Bonn, en 1994;
AFTER THE WALL, Moderna Museet, Stockholm, en 1999).
Dans les années quatre-vingt-dix l’artiste abandonne son activité liée au vidéo pour entreprendre des recherches sur la question du conditionnement culturel, avant tout celui qui résulte de l’éducation. Il examine l’attachement pour des valeurs données du point de vue d’un critique postmoderniste. Ses vidéos des années quatre-vingt, riches en réflexions, laissent entrevoir les problèmes qui susciteront ultérieurement son intérêt, et qui seront également soulevés par les artistes du cercle Kowalnia (atelier du professeur Grzegorz Kowalski de l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie), entre autres par Katarzyna Kozyra. En 1996 Libera prend part à
UNIVERSALIS. 23. BIENNALE DI SAO PAULO, où il présente
LES APPAREILS CORRECTIFS. L’année suivante l’artiste renonce à la participation au Pavillon Polonais à la
Biennale de Venise.
LES APPAREILS CORRECTIFS, rappelant par son caractère sobre et intellectuel le ready-made de Marcel Duchamp, soulèvent le thème de la guerre, thème qui se trouve imprimé dans notre psychisme dès la première enfance et dont l’emprise est renforcée par l’éducation. L’artiste dénonce les mécanismes sous-jacents qui animent la société post-moderne, et les contradictions qui la caractérisent, comme il le faisait dans les années quatre-vingt, à l’époque de la si dite société socialiste (
COMMENT ON DRESSE LES PETITES FILLES). Il dévoile la pudibonderie, l’hypocrisie et, par conséquent les dangers qui résident dans les symboles les plus populaires de la société de consommation, telle la poupée Barbi.
En 2004 la galerie « Atlas Sztuki » organisa l’exposition individuelle intitulée
LES MAÎTRES ET LES ÉPREUVES POSITIVES. Le cycle
LES MAÎTRES comporte au moins deux messages importants: Libera y révèle les noms de quelques-uns d’entre ses maîtres, professeurs et autorités artistiques (Andrzej Partum, Anastazy Wisniewski, Zofia Kulik, Jacek Kryszkowski, Jan Swidzinski). Les œuvres présentées à l’exposition constituent une reproduction fidèle des ouvrages du catalogue : par ce procédé l’artiste entend clore, autour des personnages qu’il considère importants, "le cercle vicieux" de la présentation et de la publicité qui y est inséparablement liée. En plaidant en faveur de ses maîtres, qui dans les années soixante-dix furent traités de la pseudo-avant-garde, Libera recourt au langage du design, ou plus exactement à celui de la propagande visuelle utilisée par les consortiums de presse. Plus intéressant, le second cycle,
LES ÉPREUVES POSITIVES, s’inspire de la « photo truquée», à la mode dès la fin des années quatre-vingt, dont l’apogée de popularité survint dans les années quatre-vingt-dix. Les œuvres de Libera résultent d’une approche novatrice de ce moyen d’expression artistique : il choisit de célèbres photos historiques et de reportage, connus de la mémoire collective. La signification du message véhiculé par ces images et des associations d’idées qu’elles engendrent est toutefois exclusivement négative, voire antihumaniste. Il est évident que la finalité de la photo de presse d’aujourd’hui, y compris la photo digitalisée, n’est rien d’autre que la manipulation et la propagande. Nous ne pouvons jamais être sûrs de la véridicité d’une histoire qui se cache derrière une "photo nue" (expression de Roland Barthes). Voici la raison pour laquelle les dadaïstes et les surréalistes, aussi bien que les créateurs anglais et américains du pop-art considéraient la photo comme l’un des moyens d’expression préférés. Libera ajoute un aspect important à la réflexion sur le rôle de la photographie: l’histoire se laisse façonner à la guise de tout un chacun. Rien de plus simple que de changer ses côtés négatifs en positifs, et créer ainsi une nouvelle mythologie. Le contenu des scènes minutieusement arrangées et réalisées à l’aide des artifices visuelles est surprenant.
Controversée, l’œuvre interdisciplinaire de Zbigniew Libera s’avère être l’une des plus importantes conceptions, stimulant le développement et influant sur le caractère de l’art polonais des années quatre-vingt-dix du XXème siècle et du début du XXIème siècle.
Les œuvres de l’artiste se trouvent dans les collections du Centre de l’Art Contemporain Château d’Ujazdow de Varsovie, de la Galerie Nationale de l’Art "Zacheta" de Varsovie, du Musée Régional Leon Wyczolkowski à Bydgoszcz, du Musée de l’Art de Lodz, de Jewish Museum de New York et de Haus der Geschichte de Bonn.
Krzysztof Jurecki mars 2004 | |