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Anthologie de la poésie polonaise



l'Année de Jerzy Giedroyc l'Année 1956

02.09.2010

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biographies
littérature
MAREK BIEŃCZYK
langues:  polski  english  français 
Né en 1956 - écrivain, auteur d'essais, traducteur de Kundera, de Barthes et de Cioran. Il est membre de la FIJEV (International Federation of Wine and Spirits Writers).

Proust a écrit: "Le devoir et la tâche de l'écrivain s'identifient au devoir et à la tâche du traducteur". Bienczyk est l'un des rares hommes de lettres en Pologne, et même en Europe, à accomplir ce précepte. Ce constat ne se réfère pas seulement à ses admirables traductions des œuvres de Kundera (en goûtant avec lui des vins exceptionnels, thème abordé dans des feuilletons non moins raffinés); de Barthes (Bieńczyk confie qu'il a traduit les Fragments d'un discours amoureux par jalousie de ne pas les avoir écrits lui-même); de Cioran (chez lequel il retrouve sa propre fascination pour le désespoir figé dans l'ambre du style); de Baudelaire (auteur du traité "De l'Essence du rire"); de Proust (qui se souvient que les idées habitent uniquement le langage). Bienczyk n'est pas un traducteur dans l'acception commune de ce terme même si ses traductions sont tout simplement admirables. Car toute son écriture est en fait traduction; dans son œuvre, les essais sont difficilement dissociables de ses romans; les romans, quant à eux, utilisent le langage du feuilleton et dévoilent la biographie subtilement tissée d'un auteur qui a commencé son aventure littéraire en tant qu'historien de la littérature.

Et que traduit-il donc?

L'expérience de la perte. Perte d'une personne proche, mais perte métaphysique également, que la présence - peu importe de qui - ne pourra jamais compenser. Perte du désir et perte de la voix que l'histoire eût pu porter si l'on n'avait effacé ses traces avec tant de soin. Et si la traduction constitue essentiellement la rencontre de deux langues, de deux idiomes enfouis dans des époques et des cultures différentes, les écrits de Bienczyk permettent de s'installer commodément dans l'univers bienveillant du gouffre du temps, de l'inexprimable, du muet et de l'innomé. Ces textes traduisent l'expérience de la perte dans un langage romanesque qui a perdu son innocence depuis longtemps. "Moi je vivais et eux, ils traduisaient" dit le narrateur de l'un de ses romans; affirmation fausse: les narrateurs, chez Bienczyk (que l'on identifie volontiers à l'auteur lui-même) vivent pour traduire et traduisent pour survivre.

Le premier roman, Terminal, "une histoire d'amour" déclare le narrateur, parle de l'expérience intime de tout un chacun: le désir inassouvi, le sentiment si souvent vécu d'abandon ou de rejet, qui nous enferme dans les murs de la solitude (lorsque la bien-aimée du narrateur le quitte, elle lui laisse son portrait à lui: "Elle offrait un dernier cadeau, mais rien d'elle-même déjà absente, rien de ce qui n'est plus, et qui fût souvenir de la perte"). L'essai MÉlancolie, dans lequel on distingue des échos des réflexions de Freud sur le deuil, de Baudelaire sur le désespoir de l'homme aliéné dans la solitude (sans parler de Burton et Baudrillard, Bacon et Borges, cette armée de mélancoliques messieurs B.), décrit comment dans la culture européenne l'éclatement intérieur du "Moi" accompagne la perte de l'objet adoré. Bienczyk, dans ces deux ouvrages, traduit sans cesse le langage personnel en langage universel, en transformant sa propre biographie en allégorie, et en convertissant l'expérience culturelle en anecdote. En tant que traducteur, Bienczyk est parfaitement conscient que la perte la plus douloureuse intervient tout d'abord dans le langage, et c'est pourquoi le troisième de ses livres, Tworki, est consacré à la perte de la parole: l'héroïne, Sonia, à qui le destin n'a pas permis de survivre à l'Extermination, laisse une lettre signée de ses initiales, une lettre à laquelle elle veut qu'une réponse soit donnée, une lettre sans laquelle Sonia disparaîtrait pour toujours; une lettre à laquelle seul le récit du narrateur pourrait donner une réponse. "Il était six heures du matin et Sonia se tenait devant la fenêtre en grelottant de froid; elle a signé, Sonia a réduit son prénom à une modeste initiale pour éloigner d'elle-même celle qu'elle fut dans le passé, pour se soustraire, pour ne laisser d'elle-même qu'un signe infime, le moins perceptible possible." Ce signe presque insignifiant, cette initiale, lance un cri pour être sauvé; pour Bienczyk, la meilleure définition de la sauvegarde du nom propre reste la littérature: l'art de conter qui engage celui qui parle et celui qui écoute, mais aussi tout ce qui, sans cette histoire, se transformerait en néant. "Je viens ainsi, convié, écrit le narrateur, je reçois le colis, donne quittance pour ce don non voulu, sans adresse, sur tant de pages et je vous appelle [...] venez [...] et lisez, lisez, et sanctifiez votre nom." Tworki est un roman sur le nom propre, sur ce qui est donc le plus propre au monde, mais en même temps sur ce qui est le plus étranger car partagé par tant d'autres. Et telle est, selon Bieńczyk, la définition de la littérature: une signature qui lance un appel pour être sauvée, la trace de l'écriture qui demande à ce que l'on en prenne soin.

De ses textes s'élève l'Angelus Novus, ce personnage étrange du tableau de Paul Klee, emblème d'un autre mélancolique, d'un autre endeuillé, Walter Benjamin. Cet ange se retourne sans cesse vers le passé où il voit "l'éternelle catastrophe qui en permanence accumule des ruines sur des ruines". Il voudrait s'arrêter, réveiller les morts et rassembler ce qui est dispersé mais le vent qui souffle du paradis ne lui permet pas de plier les ailes. C'est pourquoi l'Angelus Novus fuit en avant, tourné vers un passé qui se décompose en ruines. Telle est la création de Marek Bienczyk: fixer un regard sur le passé dont les traces effacées ne permettent pas de regarder l'avenir avec confiance.

Bibliographie:
  • Czarny czlowiek. Zygmunt Krasinski wobec smierci [L'homme noir. Zygmunt Krasinski et la mort], Warszawa: IBL, 1990.
  • Terminal, Warszawa: PIW, 1994
  • Melancholia. O tych, co nigdy nie odnajda straty [La mÉlancolie. De ceux qui ne retrouveront jamais leur perte], Warszawa: Sic!, 1998
  • Tworki, Warszawa: Sic!, 1999
  • Kroniki wina [Chroniques du vin], Warszawa: Sic!, 2001
  • Oczy DÜrera. O melancholii romantycznej [Les yeux de DÜrer. De la mÉlancolie romantique], Warszawa: Sic!, 2002
Bibliographie des ouvrages traduits en français:
  • Terminal, Paris: Gallimard, 1997, traduit par Jean-Yves Erhel
Source: Instytut Ksiazki [Institut du Livre] à Krakow
 


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"Tworki, hôpital psychiatrique" (fragment):
Le temps passait; la lune, plus vieille de quelques heures, avait enfin quitté l'horizon livide; dans l'Arbeitkommando de la nature, les premiers rayons du soleil brillaient en jetant un vif éclat punitif sur la rosée; une nouvelle semaine commençait comme sept années de vaches maigres. Les pauvres soupes rythmaient péniblement les nouveaux après-midi; les petites côtelettes, descendance des côtes toujours regrettées, tombaient dans la panade; la compote étique comme un tubard se faisait de plus en plus claire. Sonia, elle aussi, semblait moindre; elle s'évaporait du champ de vision de Jurek au-dessus du boulier, disparaissait après la pause comme le diamant dans l'eau; elle souriait moins que d'habitude, et presque pas à Kaltz qui lui avait apporté de nouveaux petits beurres; elle traversait les allées si rapidement que les fous se retournaient sur elle, médusés.

L'ennui terrassa Jurek toujours amoureux, subitement transi. Il partit avec le triste Kaltz chercher des pommes de terre et des carottes dans des fermes des environs de Pruszków; rien de particulier ne se produisit pendant la route; on l'avait chargé de faire les comptes de la buanderie; la lettre de Danka avait du retard; et l'action du livre qu'il avait rapporté d'Ulrychów se déroulait dans une école, juste avant la sonnerie qui annonce la leçon. Et rien, ma foi, n'eût pu troubler la grisaille des journées de cette semaine et cette lecture laborieuse - le professeur de polonais venait de faire son entrée dans la classe, la mine menaçante - sans l'apparition, au bureau libre d'à côté, tout près de la gamelle et de la même armoire, ainsi que sur le second lit, d'un bipède pensant, ou plus souvent perdu dans ses pensées, légèrement plus âgé, vêtu lui aussi d'un manteau crème, portant lui aussi des lunettes et aux mêmes yeux bleus: Marceli, Marcel pour les amis, et même Marcelek; sur les fiches de paye et de prestations en nature on lisait: Brochvitz, avec un v comme variable ou vraiment.

Marcel Brochvitz! Well, well, well! Un comptable sensass! Embauché sur petite annonce, la dernière publiée: le meilleur de quatre candidats! Dactylo à deux mains, champion of the paragraphe, artiste joaillier du trombone. Maître dans l'art de découvrir les faux et de regarder les chiffres en face, ennemi des ratures dans les bilans et de l'augmentation excrémentielle des dépenses. Il eut à peine le temps de serrer la main de Jurek - dans le livre, c'était aussi un vendredi après-midi, la même barbe, la dernière leçon n'en finissait pas - puis de tirer rapidement son chapeau devant le pingouin: il inspectait déjà le dessous du matelas, tapotait par terre sous le lit, estimait la distance entre la fenêtre et le sol et récitait tous les pseudonymes de l'auteur du roman que lisait Jurek. Mais somme toute, comme cela arrive entre comptables, presque rien ne les séparait; seul le fait qu'il recherchait naïvement dans la soupe une deuxième carotte et une troisième pomme de terre et nourrissait régulièrement le chat Virtuose, le résident de la buanderie au rez-de-chaussée. Tout comme Jurek, il avait choisi de faire des études à l'Ecole de commerce avant la guerre, supporter tout comme lui du club Polonia, il préférait lui aussi les westerns aux mélodrames polonais et aimait à passer des soirées en compagnie d'un livre, particulièrement les mystères de Paris. Tout comme Jurek, il se couchait à onze heures passées; tout comme lui, s'il se réveillait à l'heure, il cirait ses chaussures également en moleskine; tout comme lui, il recherchait la compagnie de Sonia et livrait pareillement passage, d'un pas pressé, à la secrétaire Jabłkowska. Tout comme Jurek avec le nouvellement arrivé, Marcel discutait avant de se coucher avec le précédemment employé, et lors des longues conversations de ces citoyens polonais, ils assemblaient le passé et l'actualité comme peuvent s'assembler la couleur du perroquet et le gris foncé de Virtuose; et lorsque Jurek récitait, Marcel répétait en chantant sur l'air de Bizet. Marcel se coiffait semblablement, car légèrement en arrière, et jurait à la manière du même charretier lorsqu'il peinait sur sa clé dans le vestibule. Avec la même nostalgie enfin, il pensait à dimanche, en repassant avec Jurek des chemises et pantalons à revers. Flanelle contre flanelle, revers contre revers, le deuxième dimanche dévoila néanmoins une différence belle et essentielle. Marcel Brochvitz était marié.

C'était de nouveau un doux matin dominical. Des brumes rosées s'élevaient au loin sur la forêt de Helenów comme de drôles de jarretières célestes. Les moineaux se posaient sous l'auvent du bâtiment du gardien; dans l'air on sentait l'odeur du sapin mouillé par la rosée et le parfum précoce de la ville. Les portes du train s'ouvrirent sans bruit; des cortèges de passagers descendaient sur le quai en silence. Anna parut à la sortie. Anna Brochvitz, derrière tous les autres, parut à la sortie comme une madone dans son cadre en châtaignier, résumé symbolique de toute la Renaissance. La guerre était laide et donc belle était la gorge d'Anna; invoquons tous les ponts du monde, qu'ils apprécient son passage en décolleté, nu comme le cœur du sauveur. La guerre était affreuse et belle était la main d'Anna serrant la première fleur du printemps à la couleur innocente et les doigts d'Anna, serrés sur sa taille en cinq synonymes élancés. La guerre était sauvage et donc gracieuse était la jupe claire d'Anna, son joyeux falbala à l'extrémité, la texture du tissu, la vigilance sensuelle des boutons d'argent fidèles au poste. Pour les temps difficiles, Anna choisissait un rouge à lèvre pastel avec des nuances de violet; elle portait des cheveux droits, épais, noués en arrière, et de la timidité sur le visage comme le meilleur des maquillages. Elle attendait immobile, digne, à cette heure matinale, dans le musée, signée imperceptiblement dans le coin inférieur droit; ainsi attendait Anna, l'épouse de Marcel, dame à la fleur jaune, figée malgré elle dans une pose royale jusqu'à ce que retentissent enfin les sonnettes d'avertissement informant que dans une seconde, une demi-seconde maintenant, au départ du train, sur le quai de notre modeste gare de Tworki, se posera, éloignez-vous de toute tentation, s'il vous plaît! un ange au visage stellaire, chaussé de souliers un peu usés.

Sous le deuxième peuplier près de l'entrée, quelque chose appelait - psitt, psitt! puis cessa, rencontre de l'impatience et de la compréhension, de l'homme comme toujours et de la femme.

- Attends, laisse-les se retrouver, murmura Sonia, la main toujours, et oui! toujours sur la manche de Jurek. Tu ne vois donc pas ce qui se passe?

Jurek comprenait. Il vit sortir de sous le premier peuplier la frêle silhouette de Marcel s'immobilisant à trois mètres du quai, la main plantée dans sa poche. Ses yeux scrutaient l'horizon, un bonbon à la menthe roulait dans sa bouche, ses tempes aspiraient son chapeau. La terre accrochait à ses pieds, son visage s'assombrit comme le soleil sur Sunset Boulevard. Marcel Brochvitz était prêt à revoir sa femme.

La vague des arrivants et des sains d'esprit divisa sa course empressée à hauteur du corps de Marcel, les courants confluèrent à nouveau derrière lui et la foule se déversa sous le portail apportant aux Robinsons de la folie beaucoup de saucisses et de compote polonaise. Le quai s'était vidé; il ne s'agissait d'ailleurs plus d'un quai, c'était la navette du bonheur et de l'apesanteur de l'époque. Puisse la NASA un jour apprécier et chaque planétarium déceler cette merveilleuse vacuité environnant deux êtres soustraits soudain à la loi de la pesanteur, libérés de la boue des routes, de la marche universelle et des pressions atmosphériques. Les scénaristes peuvent aussi s'en servir, s'ils n'ont pas peur des coups d'arrêt portés à l'action et des proximités outrancières; s'ils savent retenir leur respiration comme Jurek avec Sonia. Marcel ne bougeait pas, l'épouse de Marcel n'avait pas bougé. Ils se faisaient face immobiles, mais plus encore ils se fixaient, ils se fixaient, mais plus encore ils attendaient. Leurs dix jours de solitude les séparaient encore, dix sabliers renversés pour toujours, une tonne de sable jetée au visage que le khamsin de l'amour dispersait maintenant rapidement. Puis tout se précipita. Dans la poche, la place manquait pour la main; dans la main, la place manquait pour le support de la fleur. Anna leva le bras, Marcel rejeta son chapeau. Marcel s'était élancé, Anna se mit à courir; les bras étreignaient et étouffaient le temps perdu. Ils étaient de nouveau ensemble, destin contre destin, nez contre nez, fausse carte d'identité contre kennkarte falsifiée. Chacun s'assurait de la présence de l'autre en se touchant tour à son tour les cheveux, les joues, longuement, consciencieusement, jusqu'à une larme que madame laissa couler derrière le deuxième peuplier, monsieur avala bruyamment sa salive; et pendant qu'ils s'embrassent sur le tapis de béton du quai de Tworki, je demande un gros plan sur le chapeau marron et la fleur jaune.
traduit par Alexandre Dayet,
Pour la traduction française: © Institut du Livre
 


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