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Source: Instytut Ksiazki [Institut du Livre] à Krakow |
Le temps passait; la lune, plus vieille de quelques heures, avait enfin quitté l'horizon livide; dans l'Arbeitkommando de la nature, les premiers rayons du soleil brillaient en jetant un vif éclat punitif sur la rosée; une nouvelle semaine commençait comme sept années de vaches maigres. Les pauvres soupes rythmaient péniblement les nouveaux après-midi; les petites côtelettes, descendance des côtes toujours regrettées, tombaient dans la panade; la compote étique comme un tubard se faisait de plus en plus claire. Sonia, elle aussi, semblait moindre; elle s'évaporait du champ de vision de Jurek au-dessus du boulier, disparaissait après la pause comme le diamant dans l'eau; elle souriait moins que d'habitude, et presque pas à Kaltz qui lui avait apporté de nouveaux petits beurres; elle traversait les allées si rapidement que les fous se retournaient sur elle, médusés.
L'ennui terrassa Jurek toujours amoureux, subitement transi. Il partit avec le triste Kaltz chercher des pommes de terre et des carottes dans des fermes des environs de Pruszków; rien de particulier ne se produisit pendant la route; on l'avait chargé de faire les comptes de la buanderie; la lettre de Danka avait du retard; et l'action du livre qu'il avait rapporté d'Ulrychów se déroulait dans une école, juste avant la sonnerie qui annonce la leçon. Et rien, ma foi, n'eût pu troubler la grisaille des journées de cette semaine et cette lecture laborieuse - le professeur de polonais venait de faire son entrée dans la classe, la mine menaçante - sans l'apparition, au bureau libre d'à côté, tout près de la gamelle et de la même armoire, ainsi que sur le second lit, d'un bipède pensant, ou plus souvent perdu dans ses pensées, légèrement plus âgé, vêtu lui aussi d'un manteau crème, portant lui aussi des lunettes et aux mêmes yeux bleus: Marceli, Marcel pour les amis, et même Marcelek; sur les fiches de paye et de prestations en nature on lisait: Brochvitz, avec un v comme variable ou vraiment.
Marcel Brochvitz! Well, well, well! Un comptable sensass! Embauché sur petite annonce, la dernière publiée: le meilleur de quatre candidats! Dactylo à deux mains, champion of the paragraphe, artiste joaillier du trombone. Maître dans l'art de découvrir les faux et de regarder les chiffres en face, ennemi des ratures dans les bilans et de l'augmentation excrémentielle des dépenses. Il eut à peine le temps de serrer la main de Jurek - dans le livre, c'était aussi un vendredi après-midi, la même barbe, la dernière leçon n'en finissait pas - puis de tirer rapidement son chapeau devant le pingouin: il inspectait déjà le dessous du matelas, tapotait par terre sous le lit, estimait la distance entre la fenêtre et le sol et récitait tous les pseudonymes de l'auteur du roman que lisait Jurek. Mais somme toute, comme cela arrive entre comptables, presque rien ne les séparait; seul le fait qu'il recherchait naïvement dans la soupe une deuxième carotte et une troisième pomme de terre et nourrissait régulièrement le chat Virtuose, le résident de la buanderie au rez-de-chaussée. Tout comme Jurek, il avait choisi de faire des études à l'Ecole de commerce avant la guerre, supporter tout comme lui du club Polonia, il préférait lui aussi les westerns aux mélodrames polonais et aimait à passer des soirées en compagnie d'un livre, particulièrement les mystères de Paris. Tout comme Jurek, il se couchait à onze heures passées; tout comme lui, s'il se réveillait à l'heure, il cirait ses chaussures également en moleskine; tout comme lui, il recherchait la compagnie de Sonia et livrait pareillement passage, d'un pas pressé, à la secrétaire Jabłkowska. Tout comme Jurek avec le nouvellement arrivé, Marcel discutait avant de se coucher avec le précédemment employé, et lors des longues conversations de ces citoyens polonais, ils assemblaient le passé et l'actualité comme peuvent s'assembler la couleur du perroquet et le gris foncé de Virtuose; et lorsque Jurek récitait, Marcel répétait en chantant sur l'air de Bizet. Marcel se coiffait semblablement, car légèrement en arrière, et jurait à la manière du même charretier lorsqu'il peinait sur sa clé dans le vestibule. Avec la même nostalgie enfin, il pensait à dimanche, en repassant avec Jurek des chemises et pantalons à revers. Flanelle contre flanelle, revers contre revers, le deuxième dimanche dévoila néanmoins une différence belle et essentielle. Marcel Brochvitz était marié.
C'était de nouveau un doux matin dominical. Des brumes rosées s'élevaient au loin sur la forêt de Helenów comme de drôles de jarretières célestes. Les moineaux se posaient sous l'auvent du bâtiment du gardien; dans l'air on sentait l'odeur du sapin mouillé par la rosée et le parfum précoce de la ville. Les portes du train s'ouvrirent sans bruit; des cortèges de passagers descendaient sur le quai en silence. Anna parut à la sortie. Anna Brochvitz, derrière tous les autres, parut à la sortie comme une madone dans son cadre en châtaignier, résumé symbolique de toute la Renaissance. La guerre était laide et donc belle était la gorge d'Anna; invoquons tous les ponts du monde, qu'ils apprécient son passage en décolleté, nu comme le cœur du sauveur. La guerre était affreuse et belle était la main d'Anna serrant la première fleur du printemps à la couleur innocente et les doigts d'Anna, serrés sur sa taille en cinq synonymes élancés. La guerre était sauvage et donc gracieuse était la jupe claire d'Anna, son joyeux falbala à l'extrémité, la texture du tissu, la vigilance sensuelle des boutons d'argent fidèles au poste. Pour les temps difficiles, Anna choisissait un rouge à lèvre pastel avec des nuances de violet; elle portait des cheveux droits, épais, noués en arrière, et de la timidité sur le visage comme le meilleur des maquillages. Elle attendait immobile, digne, à cette heure matinale, dans le musée, signée imperceptiblement dans le coin inférieur droit; ainsi attendait Anna, l'épouse de Marcel, dame à la fleur jaune, figée malgré elle dans une pose royale jusqu'à ce que retentissent enfin les sonnettes d'avertissement informant que dans une seconde, une demi-seconde maintenant, au départ du train, sur le quai de notre modeste gare de Tworki, se posera, éloignez-vous de toute tentation, s'il vous plaît! un ange au visage stellaire, chaussé de souliers un peu usés.
Sous le deuxième peuplier près de l'entrée, quelque chose appelait - psitt, psitt! puis cessa, rencontre de l'impatience et de la compréhension, de l'homme comme toujours et de la femme.
- Attends, laisse-les se retrouver, murmura Sonia, la main toujours, et oui! toujours sur la manche de Jurek. Tu ne vois donc pas ce qui se passe?
Jurek comprenait. Il vit sortir de sous le premier peuplier la frêle silhouette de Marcel s'immobilisant à trois mètres du quai, la main plantée dans sa poche. Ses yeux scrutaient l'horizon, un bonbon à la menthe roulait dans sa bouche, ses tempes aspiraient son chapeau. La terre accrochait à ses pieds, son visage s'assombrit comme le soleil sur Sunset Boulevard. Marcel Brochvitz était prêt à revoir sa femme.
La vague des arrivants et des sains d'esprit divisa sa course empressée à hauteur du corps de Marcel, les courants confluèrent à nouveau derrière lui et la foule se déversa sous le portail apportant aux Robinsons de la folie beaucoup de saucisses et de compote polonaise. Le quai s'était vidé; il ne s'agissait d'ailleurs plus d'un quai, c'était la navette du bonheur et de l'apesanteur de l'époque. Puisse la NASA un jour apprécier et chaque planétarium déceler cette merveilleuse vacuité environnant deux êtres soustraits soudain à la loi de la pesanteur, libérés de la boue des routes, de la marche universelle et des pressions atmosphériques. Les scénaristes peuvent aussi s'en servir, s'ils n'ont pas peur des coups d'arrêt portés à l'action et des proximités outrancières; s'ils savent retenir leur respiration comme Jurek avec Sonia. Marcel ne bougeait pas, l'épouse de Marcel n'avait pas bougé. Ils se faisaient face immobiles, mais plus encore ils se fixaient, ils se fixaient, mais plus encore ils attendaient. Leurs dix jours de solitude les séparaient encore, dix sabliers renversés pour toujours, une tonne de sable jetée au visage que le khamsin de l'amour dispersait maintenant rapidement. Puis tout se précipita. Dans la poche, la place manquait pour la main; dans la main, la place manquait pour le support de la fleur. Anna leva le bras, Marcel rejeta son chapeau. Marcel s'était élancé, Anna se mit à courir; les bras étreignaient et étouffaient le temps perdu. Ils étaient de nouveau ensemble, destin contre destin, nez contre nez, fausse carte d'identité contre kennkarte falsifiée. Chacun s'assurait de la présence de l'autre en se touchant tour à son tour les cheveux, les joues, longuement, consciencieusement, jusqu'à une larme que madame laissa couler derrière le deuxième peuplier, monsieur avala bruyamment sa salive; et pendant qu'ils s'embrassent sur le tapis de béton du quai de Tworki, je demande un gros plan sur le chapeau marron et la fleur jaune.
traduit par Alexandre Dayet, Pour la traduction française: © Institut du Livre |
